Le 7 janvier 1839 est une date clé et polémique dans l’histoire de la photographie. Ce jour là, François Arago (1786-1853) fait une déclaration de « physique appliquée » intitulée « Fixation des images qui se forment au foyer d’une chambre obscure ».

Le contexte

Comme nous vous l’exposions ici, le français Louis Mandé Daguerre (1787-1851), après son association avec Joseph Nicéphore Niépce (1765-1833) et le décès de se dernier, présente le fruit de leurs travaux commun à François Arago.

Ce dernier, scientifique et homme politique français, propose de faire l’exposé de cette découverte devant l’Académie des Sciences de Paris.

Cet organisme, né en 1666, a pour mission de se

consacrer au développement des sciences et conseiller les autorités gouvernementales en ce domaine.

Cette double vocation s’est renforcée au fil du temps, avec l’évolution des connaissances. Aujourd’hui, les académiciens exercent leurs missions, vis-à-vis de l’état et vis-à-vis des fondations, au sein de comités ou de groupes de travail mis en place par l’Académie.

Académie des Sciences de Paris

C’est donc le 7 janvier 1839 que François Arago présente la « découverte » de Daguerre.

Fixation des images qui se forment au foyer d’une chambre obscure

Voici le compte-rendu de la séance. Le texte original se trouve dans les archives d’Académie des Sciences conservées et numérisées par la Bibliothèque nationale de France (BnF)

M. Arago prend la parole pour donner verbalement à l’Académie une idée générale de la belle découverte que M. Daguerre a faite, et sur laquelle la majeure partie du public n’a eu jusqu’ici que des notions erronées.

Tout le monde, dit M. Arago, connaît l’appareil d’optique appelé chambre obscure ou chambre noire, et dont l’invention appartient à J.-B. Porta; tout le monde a remarqué avec quelle netteté, avec quelle vérité de formes, de couleur et de ton, les objets extérieurs vont se reproduire sur l’écran placé au foyer de la large lentille qui constitue la partie essentielle de cet instrument; tout le monde après avoir admiré ces images, s’est abandonné au regret qu’elles ne pussent pas être conservées.

Ce regret sera désormais sans objet : M. Daguerre a découvert des écrans particuliers sur lesquels l’image optique laisse une empreinte parfaite; des écrans où tout ce que l’image renfermait se trouve reproduit jusque dans les plus minutieux détails, avec une exactitude, avec une finesse incroyables. En vérité, il n’y aurait pas d’exagération à dire que l’inventeur a découvert les moyens de fixer les images, si sa méthode conservait les couleurs; mais, il faut s’empresser de le dire pour détromper une partie du public, il n’y a dans les tableaux, dans les copies de M. Daguerre, comme dans un dessin au crayon noir, comme dans une gravure au burin, ou, mieux encore (l’assimilation sera plus exacte), comme dans une gravure à la manière noire ou à l’aquatinta, que du blanc, du noir et du gris, que de la lumière, de l’obscurité et des demi-teintes. En un mot, dans la chambre noire de M. Daguerre , la lumière reproduit elle même les formes et les proportions des objets extérieurs, avec une précision presque mathématique; les rapports photométriques des diverses parties blanches, noires, grises, sont exactement conservés; mais des demi-teintes représentent le rouge, le jaune, le vert, etc., car la méthode crée des dessins et non des tableaux en couleur.

Les principaux produits de ses nouveaux procédés que M. Daguerre a mis sous les yeux de trois membres de l’Académie, MM. de Humboldt, Biot et Arago, sont une vue de la grande galerie qui joint le Louvre aux Tuileries; une vue de la Cité et des tours de Notre-Dame; des vues de la Seine et de plusieurs de ses ponts, des vues de quelques-unes des barrières de la capitale. Tous ces tableaux supportent l’examen à la loupe, sans rien perdre de leur pureté, du moins pour les objets qui étaient immobiles pendant que leurs images s’engendraient.

Le temps nécessaire à l’exécution d’une vue, quand on veut arriver à de grandes vigueurs de ton, varie avec l’intensité de la lumière et, dès lors, avec l’heure du jour et avec la saison. En été et en plein midi, huit à dix minutes suffisent. Dans d’autres climats, en Égypte , par exemple , on pourrait probablement se borner à deux ou trois minutes.

Le procédé de M. Daguerre n’a pas seulement exigé la découverte d’une substance plus sensible à l’action de la lumière que toutes celles dont les physiciens et les chimistes se sont déjà occupés. Il a fallu trouver encore le moyen de lui enlever à volonté cette propriété; c’est ce que M. Daguerre a fait : ses dessins, quand il les a terminés, peuvent être exposés en plein soleil sans en recevoir aucune altération.

L’extrême sensibilité de la préparation dont M. Daguerre fait usage, ne constitue pas le seul caractère par lequel sa découverte diffère des essais imparfaits auxquels on s’était jadis livré pour dessiner des silhouettes sur une couche de chlorure d’argent. Ce sel est blanc, la lumière le noircit, la partie blanche des images passe donc au noir, tandis que les portions noires, au contraire, restent blanches. Sur les écrans de M. Daguerre, le dessin et l’objet sont tout pareils : le blanc correspond au blanc, les demi-teintes aux demi-teintes, le noir au noir.

M. Arago a essayé de faire ressortir tout ce que l’invention de M. Daguerre offrira de ressources aux voyageurs, tout ce qu’en pourront tirer aujourd’hui, surtout, les sociétés savantes et les simples particuliers qui s’occupent avec tant de zèle de la représentation graphique des monuments d’architecture répandus dans les diverses parties du royaume. La facilité et l’exactitude qui résulteront des nouveaux procédés, loin de nuire à la classe si intéressante des dessinateurs, leur procurera un surcroît d’occupation. Ils travailleront certainement moins en plein air, mais beaucoup plus dans leurs ateliers.

Le nouveau réactif semble aussi devoir fournir aux physiciens et aux astronomes des moyens d’investigation très précieux. A la demande des Académiciens déjà cités, M. Daguerre a jeté l’image de la Lune, formée au foyer d’une médiocre lentille, sur un de ses écrans, et elle y a laissé une empreinte blanche évidente. En faisant jadis une semblable expérience avec le chlorure d’argent, une Commission de l’Académie composée de MM. Laplace, Malus et Arago, n’obtint aucun effet appréciable. Peut-être l’exposition à la lumière ne fut-elle pas assez prolongée. En tout cas, M. Daguerre aura été le premier à produire une modification chimique sensible à l’aide des rayons lumineux de notre satellite.

L’invention de M. Daguerre est le fruit d’un travail assidu de plusieurs années, pendant lesquelles il a eu pour collaborateur son ami, feu M. Niepce, de Châlons-sur-Saône. En cherchant comment il pourrait être dédommagé de ses peines et de ses dépenses, ce peintre distingué n’a pas tardé à reconnaître qu’un brevet d’invention ne le conduirait pas au but : une fois dévoilés, ses procédés seraient à la disposition de tout le monde. Il semble donc indispensable que le Gouvernement dédommage directe ment M. Daguerre et que la France, ensuite, dote noblement le monde entier d’une découverte qui peut tant contribuer aux progrès des arts et des sciences. M. Arago annonce qu’il adressera à ce sujet une demande au Ministère ou aux Chambres, dès que M. Daguerre, qui a proposé de l’initier à tous les détails de sa méthode, lui aura prouvé qu’aux admirables propriétés dont les résultats obtenus sont une manifestation si éclatante, cette méthode joint, comme l’annonce l’inventeur, le mérite d’être économique, d’être facile, de pouvoir être employée en tout lieu par les voyageurs.

« M. Biot déclare s’associer complétement à l’exposition que M. Arago vient de faire des étonnants résultats obtenus par M. Daguerre. Ayant eu plusieurs fois l’avantage de les voir, et d’entendre M. Daguerre raconter quelques-unes des nombreuses expériences qu’il a faites sur la sensibilité optique de la préparation qu’il est parvenu à composer, M. Biot pense avec M. Arago qu’elle fournira des moyens aussi nouveaux que désirables pour étudier les propriétés d’un des agents naturels qu’il nous importe le plus de connaître et que jusqu’ici nous avions si peu de moyens de sou mettre à des épreuves indépendantes de nos sensations. Et il ne peut exprimer mieux sa pensée sur cette invention qu’en la comparant à une rétine artificielle mise par M. Daguerre à la disposition des physiciens. »

Compte rendu des séances du l’Académie des Sciences – séance du Lundi 7 janvier 1839 – Présidence de M. Chevreul

La présentation devant l’Académie des Sciences est remarquable à bien des égards.

Évacuons immédiatement la question de la paternité de l’invention. Dans ses propos, Arago mentionne la collaboration entre Niépce et Daguerre. Toutefois, Niépce est qualifié de « collaborateur » de Daguerre, et non d’associé. Ce qualificatif suffit à déposséder les descendants de Niépce du « dédommagement » indiqué par Arago au profit de Daguerre. Est-ce que Daguerre a minimiser le rôle de Niepce ? est-ce que Arago savait la nature de la collaboration entre les deux hommes ? Des questions sans réponses certaines.

En ce qui concerne le reste des éléments de cette déclaration, il est intéressant de noter quelques éléments moins polémiques.

La couleur ?

Dans les premières lignes, la question de la couleur et du noir & blanc est évoquée. Arago déclare que la méthode aurait le pouvoir de « fixer les images » si elle « conservait les couleurs ». Le scientifique sous entend clairement que l’invention n’est pas encore aboutie. Pour mémoire il faudra attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour voir la couleur apparaître, nous y reviendrons dans un autre article.

La technique ?

Toutes les étapes de la photographie argentique sont présentées; exposition, bain d’arrêt et fixateur. Et elles ne diffèrent pas des procédés actuels en noir&blanc. Bien évidemment il s’agit là d’une méthode d’exposition directe, « positive ». La surface exposée devient la photographie; à la différence des méthodes par transfert qui nécessitent de développer puis de réaliser un tirage.

Les usages ?

Enfin, les usages imaginés par Arago de la photographie couvrent pratiquement entièrement les usages actuels; architecture, sciences, voyages et photos personnelles sont présentés par le scientifique. Seul « oubli », la photo de presse n’est pas évoquée.

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